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Vingt-cinquième anniversaire de Pékin

Droits des femmes/Covid-19 : une occasion manquée à l’ONU

Coralie Vos Coralie Vos 23 mars 2020

Le coronavirus a bouleversé l’organisation de la Commission de la condition de la femme, le plus grand rassemblement mondial pour les droits des femmes. Raccourcie de deux semaines à une journée, celle-ci a vu les Etats adopter une déclaration politique peu ambitieuse. La société civile et les mouvements féministes regrettent leur manque de participation à l’ensemble du processus et refusent de laisser le coronavirus créer un dangereux précédent.

En 1995, 189 pays ont approuvé la déclaration et le Programme d’action de Pékin qui ont établi 12 domaines critiques [1] dans lesquels des mesures urgentes étaient nécessaires pour assurer l’égalité aux femmes et aux hommes, aux filles et aux garçons. Le Programme d’action comprenait, pour chaque domaine critique, des objectifs stratégiques et des mesures concrètes pour y parvenir. Malheureusement, 25 ans après, aucun pays n’est parvenu à assurer l’égalité des genres et le plein exercice des droits humains des femmes et des filles.

Le coronavirus abrège le plus grand rassemblement mondial pour les droits des femmes

La 64e Commission de la condition de la femme des Nations-Unies (CSW64) s’est déroulée le 9 mars 2020 dans une version abrégée en raison du coronavirus. Cette Commission est le plus important processus annuel d’examen des progrès et des défis en matière de réalisation des droits humains des femmes, d’égalité des sexes et d’autonomisation de toutes les femmes et les filles. 2020 était l’occasion pour ses États membres d’évaluer la mise en œuvre des engagements pris à Pékin il y a 25 ans, d’examiner les défis anciens et nouveaux, et de faire le point sur sa contribution aux objectifs de développement durable sous l’angle du genre. Malheureusement, en raison du coronavirus, la CSW64 s’est résumée à une réunion d’adoption de la déclaration politique et tous les évènements parallèles prévus par les États membres, le système des Nations unies et la société civile ont été annulés.

Une déclaration d’une faiblesse accablante

La CSW a adopté une déclaration politique. Celle-ci a été négociée en amont de la Commission, bien avant les craintes liées au coronavirus, sans implication de la société civile, des mouvements féministes et des organisations de droit des femmes en particulier. Les années précédentes, la négociation se déroule pendant la réunion de la CSW, et la société civile est aux portes des négociations, parfois à l’intérieur selon les gouvernements, et peut exercer au jour le jour un travail d’influence sur l’évolution du texte. Cette situation est d’autant plus paradoxale que le rôle essentiel de la société civile est souligné chaque année dans les conclusions concertées de la CSW, et encore en 2020 dans la déclaration politique.

Un manque de vision et d’ambition dans la déclaration politique des 25 ans de Pékin

Dénuée de message fort, porteur d’espoir et de nouveaux engagements concrets, la déclaration politique est bien loin des 50 objectifs stratégiques de Pékin qui demandaient aux gouvernements, aux institutions financières internationales, au secteur privé, aux gouvernements donateurs, à la société civile et aux syndicats de prendre des mesures concrètes pour réaliser les droits fondamentaux des femmes et des filles, en particulier ceux des plus marginalisées.

La déclaration politique n’offre pas d’évaluation claire de la mise en œuvre des engagements pris il y a 25 ans. Elle reste vague dans le diagnostic des obstacles à l’égalité des genres et des droits des femmes et des filles. Elle manque de vision pour accélérer la mise en œuvre du programme d’action de Pékin. Elle reprend en grande partie la déclaration politique de 2015, et lorsque de nouveaux éléments sont abordés, la formulation du texte reste ambiguë, de manière à permettre une flexibilité d’interprétation à chaque État, ce qui ouvre aussi la porte à l’affaiblissement des obligations.

Une lecture optimiste de la déclaration politique permet toutefois de relever la présence d’éléments consensuels mais néanmoins importants, notamment l’insistance sur les droits humains des femmes et des filles ou le fait « d’engager un débat ouvert, inclusif et transparent avec la société civile pour faciliter la réalisation de l’égalité des genres et de l’avancement de toutes les femmes et les filles ». Les Etats membres de la Commission s’engagent aussi à « intégrer les questions de genre dans les dimensions économiques, sociales et environnementales du développement durable pour assurer l’exercice par toutes et tous des droits humains, et la réalisation de l’égalité des genres et l’avancement de toutes les femmes et les filles. »

L’absence de remise en question des modèles économiques dominants

Par ailleurs, la déclaration politique reste muette sur des sujets capitaux pour l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles. Par exemple, si les Etats se disent « préoccupés par le fait que, dans l’ensemble, les progrès n’ont pas été suffisamment rapides ou profonds, qu’ils ont été inégaux dans certains domaines, que des lacunes importantes subsistent et qu’il existe toujours des obstacles, notamment, des barrières structurelles, des pratiques discriminatoires et la féminisation de la pauvreté », le texte ne dit rien sur l’échec des modèles économiques dominants et l’austérité budgétaire qui sont des facteurs importants dans l’absence de progrès. Pourtant, le Secrétaire général des Nations Unies indiquait dans son rapport à la Commission [2] que « de nouvelles vagues de mesures d’austérité et la privatisation des services public creusent les inégalités et ont des effets disproportionnés sur les femmes et les pauvres », ou encore qu’« au lieu d’aboutir à la création de conditions de travail décentes et à des investissements publics suffisants dans des domaines importants pour l’égalité des genres, les modèles économiques dominants n’ont fait qu’exacerber les inégalités et alimenter les modes de production et de consommation non durables qui sont à l’origine de la crise climatique. »

La déclaration renforce au contraire les modèles économiques dominants et les politiques de privatisation en appelant à des partenariats public-privé (PPP) pour respecter les engagements pris en faveur de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes et des filles. Pourtant, le rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains [3] a mis en avant que la privatisation, qui peut revêtir la forme des PPP, « a souvent pour effet de détruire complètement les mécanismes de protection des droits de l’homme et d’aggraver la marginalisation des intérêts des personnes à faible revenu et de celles qui vivent dans la pauvreté ». Le Secrétaire général des Nations Unies tapait sur le clou dans son rapport à la Commission : « La privatisation et les partenariats public-privé, loin d’avoir donné lieu à des services de meilleure qualité et d’avoir permis aux femmes et aux filles d’y accéder plus facilement, ont contribué à creuser les inégalités et à accroître la fragmentation. »

De plus, la promotion des PPP dans leur forme actuelle va à l’encontre des analyses et critiques féministes qui dénoncent les violations des droits humains et des droits des communautés locales, allant parfois jusqu’aux assassinats des femmes défenseuses des droits humains, par les mêmes entreprises et gouvernements qui se retrouvent parties prenantes d’initiatives pour l’égalité des Nations Unies [4].

L’assourdissant silence en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs

Un autre exemple accablant de la faiblesse de la déclaration politique adoptée lors de la 64e Commission est l’absence complète de référence à la santé et aux droits sexuels et reproductifs dans le texte, levier pourtant essentiel pour lutter contre la pauvreté et réduire les inégalités. Un meilleur accès au planning familial, par exemple, contribue à la réduction de la pauvreté et à l’amélioration de la santé. Les femmes et les adolescentes qui ont le contrôle sur leurs décisions concernant la sexualité, le nombre d’enfants souhaité, le moment et l’écart entre les naissances sont en meilleure santé. Elles sont plus à même de terminer leurs études, d’entrer mieux préparées sur le marché du travail et de mener une vie professionnelle et familiale avec de meilleurs moyens d’existence [5].

La déclaration politique échoue à reconnaître qu’il est nécessaire d’établir un système de santé conçu pour faire progresser la santé et les droits sexuels et reproductifs des femmes. Cela passe notamment par l’accès à des informations, en partie via des programmes d’éducation sexuelle complète ou d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelles, et à des services de santé sexuelle et reproductive de qualité et abordables, y compris un large éventail de méthodes contraceptives et l’avortement légal et sécurisé.

Les espoirs de remettre les débats à plus tard s’amenuisent

En amont de la décision de raccourcir la CSW à une journée, près de 500 organisations féministes et de droits des femmes ont adressé une lettre aux responsables clés de l’ONU. Elles soutenaient le fait de donner la priorité à la santé mondiale et à la sécurité des personnes devant participer aux deux semaines du programme et avaient donc demandé que la Commission soit remise à une date ultérieure. Elles estimaient qu’une version réduite ne permettait pas leur pleine participation. Cela aurait par ailleurs laissé de côté de nombreuses activistes devant participer depuis l’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie et le Pacifique.

Cependant, la possibilité d’organiser à une date ultérieure la CSW et ses célébrations avec les mouvements féministes semble aujourd’hui compromise. Le président de la CSW a en effet proposé aux États Membres de clôturer la 64e session et d’ouvrir la 65e session en date du 13 mars 2020. Cette réunion n’a finalement pas eu lieu en raison d’un cas de coronavirus au sein de la délégation philippine qui a amené les Nations Unies à annuler différentes réunions et à inviter son personnel et les délégations à travailler à distance. Cette réunion n’a pas encore été reprogrammée, mais au vu de l’évolution de la pandémie de coronavirus et du nombre de réunions internationales annulées, il est très peu probable que les membres de la CSW décident de maintenir des activités liées à la CSW64 et au 25e anniversaire de Pékin plus tard dans l’année.

La participation de la société civile et des mouvements féministes doit être garantie

La CSW continue d’être l’espace le plus important pour les gouvernements et le mouvement féministe pour discuter des questions critiques liées à l’égalité des sexes. Dès lors, si la volonté des Etats d’atteindre les objectifs de Pékin est sincère, la décision de raccourcir la CSW de cette année et de la clôturer sans participation de la société civile, en raison des circonstances exceptionnelles liées au coronavirus, doit faire figure d’exception. Une fois la pandémie arrivée à son terme, il est impératif de revenir à une CSW annuelle complète et participative qui permette au mouvement féministe d’apporter des contributions qualitatives aux débats relatifs à l’égalité des genres et aux droits humains des femmes et des filles.

Le contenu de la déclaration politique suscite la déception pour l’ensemble de la société civile, des gouvernements et personnes qui luttent pour l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles. Elle laisse de côté toute une série de problèmes auxquels sont confrontés les femmes et les filles dans le monde, notamment le tribut qu’elles paient aux modèles économiques dominants ou encore leur vécu en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs. Elle manque de vision et d’engagements concrets et ambitieux pour transformer le constat que, 25 ans après Pékin, aucun pays n’atteint l’égalité des genres et la réalisation des droits humains des femmes et des filles dans toute leur diversité. Une belle occasion manquée pour cet anniversaire symbolique de la Déclaration de Pékin.

[1Les 12 domaines critiques sont : 1) la pauvreté ; 2) l’éducation et la formation ; 3) la santé ; 4) la violence ; 5) les conflits armés ; 6) l’économie ; 7) le pouvoir et les processus de décision ; 8) les mécanismes institutionnels ; 9) les droits humains ; 10) les médias ; 11) l’environnement ; et 12) les jeunes filles.

[2ONU, Examen et évaluation des suites données à la Déclaration et au Programme d’action de Beijing et aux textes issus dela vingt-troisième session extraordinaire de l’Assemblée générale, Rapport du Secrétaire général, 13 janvier 2020, E/CN.6/2020/3, https://undocs.org/fr/E/CN.6/2020/3

[3Philip Alston, Rapport du Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, 26 septembre 2018, A/73/396, https://undocs.org/fr/A/73/396

[4Inna Michaeli, Quand une féministe et une société transnationale se retrouvent aux Nations Unies, AWID, 3 juillet 2017, consulté le 15 juillet 2019 https://www.awid.org/fr/nouvelles-et-analyse/quand-une-feministe-et-une-societe-transnationale-se-retrouvent-aux-nations

Tags: Genre

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