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Société civile

Coalition climat : catalyseur ou incubateur

Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel 6 janvier 2020

Née il y a une dizaine d’années de la volonté de convergence des acteurs de la société civile organisée, la Coalition climat s’est peu à peu imposée comme interlocutrice privilégiée des médias et du monde politique sur les questions climatiques, jusqu’à émerger comme un acteur de première ligne avec la montée en puissance du « mouvement climat » au cours de la dernière année. Cet article retrace le parcours d’une plate-forme composite, pour tenter de détecter quelques-uns des éléments de cette réussite. Bien évidemment, faut-il le préciser, il ne peut s’agir que d’une contribution totalement subjective au débat, l’auteur de ces lignes étant l’un des protagonistes de l’action…

2 décembre 2018. Par une belle journée de fin d’automne, des Belges de tous horizons convergent vers Bruxelles, déferlant par dizaines de milliers depuis l’escalier principal de la Gare du Nord. On en annonçait 20 000, on en espérait secrètement le double mais dès le démarrage de la marche, vers 13h, il semble évident que ces chiffres seront dépassés. Quelques heures plus tard, les chiffres officiels tombent. Avec l’habituelle différence de comptage entre police et organisateurs. D’un côté, on en annonce 65 000, de l’autre 75 000. Des milliers d’autres ne parviendront jamais à rejoindre Bruxelles, la SNCB se retrouvant débordée par l’ampleur inattendue de la manifestation. Qui a raison dans son comptage ? Plusieurs semaines plus tard, les chiffres d’un opérateur de téléphonie trancheront : d’un côté comme de l’autre, on a sous-estimé le nombre de participants à la marche. Ce sont en fait près de 100 000 personnes qui ont participé à l’événement, ce qui en fait l’une des manifestations citoyennes les plus importantes des quarante dernières années.

Nicolas Van Nuffel, CNCD-11.11.11, président de la Coalition Climat  (Crédit : © Michel Dubois )

Rapidement, dans un contexte particulier lié à la chute du gouvernement Michel, le climat va s’imposer comme le principal sujet médiatique et politique et ce, jusqu’à quelques semaines des élections. Dans le même temps, la Coalition climat, principal organe de coordination de la société civile en la matière et organisatrice de cette marche avec le mouvement citoyen Climate Express, se verra reconnue par le monde politique comme interlocutrice privilégiée. Dès janvier, marches et actions en tout genre se multiplient, initiée par une multitude d’acteurs émergents ou déjà existants, à commencer par les nouveaux mouvements de jeunes s’inscrivant dans la foulée de l’appel de Greta Thunberg. Le mouvement climatique s’installe dans la durée comme un acteur, ou plutôt une nuée d’acteurs, avec lesquels il faudra compter à l’avenir. Et qui, contrairement à l’impression répandue, engrange progressivement ses premiers résultats, en particulier du côté francophone.

Petit retour historique

Comment en est-on arrivé là ? C’est en juin 2008 que quelques dizaines d’organisations s’unissent formellement pour créer l’ASBL Coalition climat. Cette création fait suite à un travail informel de rapprochement démarré environ deux ans plus tôt. Elle s’inscrit dans le contexte de la préparation du Sommet de Copenhague, annoncé comme la plus importante réunion internationale sur le climat depuis l’adoption du Protocole de Kyoto : on doit en effet y conclure un nouvel accord mondial, appelé à succéder audit Protocole. C’est pourquoi ONG environnementales et de développement, les trois syndicats, des organisations de jeunesse et quelques autres mouvements citoyens décident d’unir leurs forces dans trois objectifs : améliorer leurs propres pratiques pour diminuer leur empreinte carbone, informer la population belge sur les enjeux climatiques et enfin, et surtout, les mobiliser pour faire pression sur le monde politique. Après de nombreuses discussions, la décision est prise de laisser de côté la dimension de plaidoyer politique : à chaque organisation ou à chaque « famille » d’organiser le sien, les positions semblant trop éloignées, notamment entre ONG environnementales et syndicats, peu habitués à travailler de concert.

Une marche sera organisée quelques mois plus tard dans les rues de Bruxelles. Entre 500 et 800 personnes affrontent une pluie diluvienne pour appeler la Belgique à annoncer des engagements ambitieux à la COP 14. Mais c’est l’année suivante que la Coalition climat obtient son premier succès, réunissant 15 000 personnes dans les rues de Bruxelles à la veille du Sommet de Copenhague, tant attendu. Malheureusement, on le sait, le Sommet lui-même ne sera absolument pas à la hauteur des attentes. Empêtrés dans la crise financière, les dirigeants du monde entier débarquent en masse à la COP 15 dans l’espoir d’y redorer leur blason, mais s’y révèlent incapables de surmonter leurs divergences, obsédés qu’ils sont de relancer la machine économique. Le résultat est catastrophique à la fois pour leur image et pour l’avenir du climat : le sommet se termine sans accord, les Etats-Unis et une série de pays émergents ayant tenté en dernière minute de faire approuver une déclaration rédigée entre eux et à huis clos, sans respect pour les mécanismes onusiens.

Les années qui suivent voient le mouvement climatique frappé d’une immense gueule de bois. Ceci se marque par une baisse du soutien citoyen à des mesures ambitieuses, voire par une remontée du climato-scepticisme. Mais, d’autre part, on constate que même au sein des catégories de population engagées en faveur d’une transition, la dimension de pression citoyenne ne constitue plus nécessairement une priorité. C’est l’époque où fleurissent les initiatives de transition, portant une dimension essentielle de l’engagement, à savoir la mise en place de dynamiques collectives locales, mais qui ne font pas de l’action politique le levier prioritaire pour un changement systémique.

C’est dans ces années de « disette » que le CNCD-11.11.11 et son homologue flamand lancent une campagne de deux ans en faveur de la justice climatique, bien décidés à ne pas laisser le sujet passer à l’arrière-plan. Dans ce cadre, une plate-forme de plaidoyer est instituée. Elle est composée des principaux piliers de la Coalition climat et permet pour la première fois de mettre en place un espace multi-acteurs destiné à porter des revendications communes. L’élaboration de son mémorandum mettra environ un an, mais permettra un rapprochement des positions parfois très éloignées au départ. Il est décidé de concentrer les efforts de la plate-forme sur la dimension internationale : suivi des Conférences des parties (COP) annuelles et des engagements pris dans ce cadre, positions de la Belgique dans les débats européens et répartition des efforts entre entités (le fameux « burden sharing »), financements climat au bénéfice des pays en développement. Après la campagne, la plate-forme est maintenue et s’affirme progressivement comme interlocutrice privilégiée des décideurs et décideuses politiques, en particulier au moment des COP. En 2018, elle sera fusionnée avec la Coalition climat, dont elle deviendra le groupe de travail politique.

A Esperanzah ! 2015, on se mobilise pour la COP21

Le Sommet de Paris se rapprochant, l’intérêt pour l’enjeu du dérèglement climatique commence à remonter et attire progressivement une nouvelle génération qui a grandi avec l’évidence de ce combat. On constate cependant un changement net dans le discours : plutôt que d’attendre du monde politique qu’il résolve à lui seul le problème, on voit se réunir les différentes dimensions de l’action. Il s’agit en effet désormais d’assumer, face à l’accélération des dégâts du réchauffement, que la solution ne viendra que si l’on s’attaque à tous les fronts du problème. Cela implique des changements individuels, la mise en place de mécanismes collectifs, mais aussi une action du politique à tous les niveaux, du local au mondial, pour appuyer les actions allant dans le sens de la transition, mais aussi sanctionner les plus gros pollueurs. Le mot d’ordre n’est plus seulement « politiques, agissez », mais plutôt « la Transition est en marche ; politiques, soyez le levier pour la rendre inéluctable ».

Les pressions citoyennes organisées dans le monde entier aboutissent à l’Accord de Paris. Celui-ci fait l’objet de lectures variées au sein de la société civile. Pour la Coalition climat, il constitue une étape absolument indispensable, mais tout aussi insuffisante. Son principal défaut vient du manque d’ambition en matière de réduction des émissions. En effet, tirant les leçons de l’échec de Copenhague, les organisateurs du Sommet de Paris proposent un changement de méthode radical. Puisque c’est sur la répartition des efforts de réduction que l’on avait échoué six ans plus tôt, il est décidé de laisser ce sujet de côté et de demander à chaque pays de déterminer nationalement et volontairement le niveau de son engagement. Résultat : alors que l’Accord de Paris affirme la nécessité de maintenir le réchauffement mondial bien en deçà de 2°C et de toute mettre en œuvre pour rester le plus près possible de 1,5°C, la somme des engagements des Etats annonce, selon les scientifiques, un hausse de température de 3,7°C. Sous pression de la société civile, la COP décide cependant de commander un rapport au GIEC, à paraître en 2018, sur les implications d’un « monde à +1,5°C » et de donner rendez-vous à la COP 26, en 2020, pour une révision à la hausse des ambitions et des uns et des autres.

2018, l’explosion du mouvement climatique

C’est dans le contexte de ce rapport du GIEC et de la préparation de la COP 26 que le mouvement climatique va considérablement se renforcer en Belgique et partout ailleurs dans le monde à partir de l’automne 2018. Sur proposition de Climate Express, la Coalition climat décide d’organiser sa première grande mobilisation depuis la COP 21.

Par ailleurs, peu avant l’été, un nouveau collectif citoyen se forme, Rise for Climate. Celui contacte la Coalition climat en lui proposant d’organiser ensemble des rassemblements mensuels devant le Parlement européen. Ceux-ci ont lieu chaque premier samedi du mois de septembre à novembre, réunissent à chaque fois un millier de personnes et servent de caisse de résonance à la campagne de mobilisation pour la grande marche du 2 décembre. Fin octobre, cette campagne est officiellement lancée. Entretemps, l’initiative de Greta Thunberg de se lancer dans une « grève pour le futur » a connu un retentissement mondial.

Que se passe-t-il ensuite pour provoquer l’effet d’emballement inattendu qui amènera à la mobilisation massive du 2 décembre ? Difficile d’en donner une lecture univoque. Parmi les éléments qui auront joué, il faut très certainement citer les chaleurs inhabituellement longues de l’été 2018, ainsi que la sortie du rapport du fameux rapport du GIEC, venu apporter une lecture scientifique du dérèglement ressenti par la population. Dès le lancement de la campagne de mobilisation par la société civile 500 personnes par jour s’inscrivent sur les réseaux sociaux pour participer à l’événement. Ensuite, la sortie d’une vidéo initiée par Félicien Bogaerts, avec une série de personnalités du monde artistique fait effet de levier, touchant un public beaucoup plus large. Dès le jour de la sortie de cette vidéo, les inscriptions passent à plus de 3 000 par jour, un chiffre qui ne diminuera plus. Troisième étape, le phénomène attire l’attention des grands médias, qui consacrent à l’événement une attention inédite : dossiers dans les jours qui précèdent la marche, invitation dans les journaux télévisés, capsules dans les flashes infos achèveront de diffuser l’information au plus grand nombre.

Le bouche à oreille fera le reste. Le soir du 2 décembre, la Coalition climat s’est imposée comme un interlocuteur incontournable pour les pouvoirs publics. S’ensuivront des rencontres à tous les niveaux de pouvoir : Premier ministre, ministres du Climat, commissions parlementaires, puis, après les élections, (in)formateurs des différents gouvernements. Entretemps, deuxième surprise, le mouvement climatique s’inscrit dans la durée : au début du mois de janvier, à l’appel de la jeune flamande Anuna De Wever et du mouvement qu’elle initie, Youth for Climate, quelques milliers de jeunes descendent dans la rue en pleine journée de cours, un jeudi, annonçant qu’ils répéteront l’exercice jusqu’aux élections. Deux semaines plus tard, ils sont 35 000. Le 27 janvier, à l’appel de Rise for Climate et, à nouveau, à la surprise générale, ce sont 65 000 personnes qui défilent dans les rues de Bruxelles. Parallèlement, les actions de désobéissance civile, initiées premièrement par le mouvement Act for Climate Justice, se multiplient et drainent un public peu habitué à ce mode d’action. En mars, la Coalition climat s’associera d’ailleurs aux « désobéissant-e-s » pour, fait unique en son genre, occuper la zone neutre, Rue de la Loi, dans le but d’obtenir une Loi spéciale climat… qui ne verra pourtant pas le jour. On voit aussi naître une multitude de nouveaux acteurs : Workers for Climate, Scientists for Climate, la section belge d’Extinction Rebellion, etc. Désormais, la société civile organisée n’est plus la principale responsable des mobilisations : citoyennes et citoyens s’organisent pour réclamer des politiques climatiques plus ambitieuses, avec l’appui d’ONG et en concertation avec celles-ci mais sans que ces dernières prennent l’initiative. Ceci permet à la société civile de se concentrer sur la pression vers le monde politique.

  (Crédit : Youth For Climate Liège )

Une telle multiplication des initiatives ne va pas sans tensions. Comme tous les mouvements sociaux, le mouvement climatique est traversé de clivages, qui reproduisent en fait beaucoup de ceux rencontrés ailleurs. On peut en distinguer plusieurs. Un premier clivage tient aux objectifs : si le constat de la nécessité d’un « changement de système » est assez partagé, tout le monde ne met pas la même définition derrière ce terme. On voit donc se reproduire la traditionnelle divergence entre « radicaux » et « réformistes ». Un deuxième clivage tient aux méthodes et aux alliances. Ainsi, le lancement de la pétition « Sign for my Future  », venue de Flandres et signée par une série de chefs d’entreprise, amènera à de difficiles discussions sur la relation avec le secteur privé, et en particulier les multinationales : faut-il faire entendre les voix divergentes au sein de secteurs souvent attachés au seul profit ou, au contraire, assumer une posture de dénonciation des excès du capitalisme ? En attendant, et c’est l’une des spécificités belges, les divergences n’empêcheront pas tous les acteurs de chercher en permanence à se parler et à construire des convergences. En Belgique, on discute, on se dispute parfois, mais on cherche toujours à rester autour de la table jusqu’à trouver un compromis.

Perspectives

Un an plus tard, où en est le « mouvement climatique » ? Plus que jamais, il se constitue en nuage d’acteurs de tous horizons. Au milieu de ceux-ci, la Coalition climat s’est affirmée comme l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics et comme un espace au service de tous les autres acteurs. Les moyens dont disposent ses membres lui permettent de servir de caisse de résonance aux nombreuses actions qui émergent un peu partout. Face à la multitude de nouveaux acteurs, on peut cependant se poser la question de sa plus-value. Dépassée, la société civile organisée ? Pas si sûr. La Coalition climat garde en effet deux spécificités qui font le cœur de sa légitimité. D’une part, sa capacité à fédérer largement les mouvements et organisations qui le souhaitent. D’autre part, celle d’ancrer son action dans la durée. L’histoire des mouvements sociaux montre en effet que ceux-ci connaissent des hauts et des bas, des moments d’émergence et d’autres de contraction. Il est difficile de prédire quel chemin prendra le mouvement climatique dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, des acteurs naîtront, d’autres devraient disparaître ou se transformer. Il est plus que probable qu’au milieu de ces péripéties, la Coalition climat continue d’assurer un rôle privilégié de structuration du mouvement, à condition qu’elle préserve sa spécificité, en assumant sa place sans chercher à prendre celle des nombreux acteurs qui la composent ou avec lesquels elle travaille de concert.

Source : cet article a été publié dans la revue Politique en janvier 2020, dans le cadre d’un dossier consacré à la société civile.

Tags: Climat

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