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Du Covid-19 à l’urgence climatique : éviter l’effet rebond

Les plans de relance, une opportunité pour entamer le virage attendu

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 26 mars 2020

L’urgence et la gravité de la crise sanitaire du Covid 19 ne font plus de doute pour personne. Les responsables politiques ont adopté des mesures drastiques pour gagner cette course contre la montre et éradiquer le virus le plus vite possible. Cette crise n’est malheureusement pas la seule à mettre en péril des milliers de vies, notre économie et l’ensemble de nos sociétés. Le réchauffement climatique est lui aussi une crise mondiale à laquelle il faut s’attaquer rapidement, avec des moyens forts et des décisions courageuses. Les plans de relance qui s’annoncent pour empêcher une grave récession sont une opportunité pour enfin entamer le virage attendu.

Appelons une crise, une crise

La crise du Coronavirus nous donne une leçon clé sur ce qu’il se passe quand les gouvernements prennent la mesure de l’urgence et la gravité d’une situation. Premièrement, on nomme les choses de manière claire : ceci est une pandémie, une crise mondiale. Ensuite, rapidement, des mesures sont prises, entraînant la limitation d’une série de libertés individuelles et collectives au nom de l’intérêt général. Parallèlement, les responsables politiques conscientisent les citoyens, font appel à leur sens des responsabilités et leur civisme pour agir collectivement contre cet ennemi invisible. Les avis des scientifiques, et non plus ceux des seuls lobbies, sont entendus et pèsent sur les prises de décisions politiques. Troisièmement, un appel à la solidarité : il ne faut pas seulement agir pour soi, mais en priorité pour les personnes les plus faibles, donc plus vulnérables face au virus. L’ensemble de ces réactions sont justes et cruciales pour répondre à une menace d’une telle ampleur et limiter le nombre de victimes. Ce sont des mesures indispensables pour lutter contre une crise planétaire, qu’elle soit sanitaire ou climatique.

L’urgence climatique, de manière générale, n’a jusqu’ici pas bénéficié de la même volonté politique.

 Immédiateté VS urgence

Pourtant, le constat est clair : l’urgence climatique, de manière générale, n’a jusqu’ici pas bénéficié de la même volonté politique. Dans beaucoup de pays riches, la menace du dérèglement climatique ne paraît pas imminente. On l’associe plutôt à une problématique future et lointaine, qui concerne d’abord les autres. Il est vrai que les conséquences du réchauffement planétaire frappent de plein fouet les pays en développement, plus vulnérables et moins résilients. Ils sont pourtant loin d’être les seuls concernés.

A titre d’exemple, les déplacements de population liés aux catastrophes naturelles sont un phénomène mondial, même pour des pays à haut revenu. Selon le Centre de surveillance des déplacements internes, l’Europe connaît d’ores et déjà ses premiers déplacés climatiques. Sur la dernière décennie, on estime à 700 000 le nombre de personnes déplacées pour cause d’événements climatiques extrêmes (principalement tempêtes, incendies ou inondations), les pays avec le plus grand nombre de déplacés étant la Bosnie-Herzégovine, l’Espagne, la France et l’Allemagne [1].

Par ailleurs, si le dérèglement climatique ne tue pas encore dans les pays développés, les émissions de gaz à effet de serre, directement liées à l’économie du pétrole, ont des conséquences dramatiques sur le plan de la santé publique. La pollution atmosphérique cause la mort prématurée de 400 000 personnes chaque année dans toute l’Europe [2], dont 9 300 personnes uniquement Belgique [3].

L’immédiateté de la crise du Coronavirus nous donne un sentiment d’urgence beaucoup plus aigu qui appelle à des décisions beaucoup plus drastiques

A l’inverse, l’immédiateté de la crise du Coronavirus nous donne un sentiment d’urgence beaucoup plus aigu qui appelle à des décisions beaucoup plus drastiques. Le fait que la menace du Coronavirus soit beaucoup plus imminente que celle du changement climatique ne peut toutefois justifier le manque de volonté en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Comme l’ont souligné nombre d’études, le coût de l’action climatique est en effet beaucoup moins élevé que le celui de l’inaction. La crise climatique n’est ni un enjeu à conjuguer au futur, ni à déléguer au-delà de nos frontières. Il s’agit d’une contrainte environnementale qui nécessite des politiques ambitieuses dès maintenant, afin d’être en mesure d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

Changer les habitudes et repenser le système

Une fois l’ampleur de la crise reconnue, toute la société agit pour faire front commun. Et aux grands maux, les grands remèdes. La pandémie nous oblige à repenser nos modes de fonctionnement sous tous leurs aspects. De nouvelles habitudes naissent, d’autres réapparaissent : le télétravail et les téléconférences, le recours à des chaînes de production plus courtes et plus locales, la limitation des déplacements inutiles et non urgents, la mise en place des réseaux de citoyens solidaires… et avec ces mesures, la réhabilitation de l’Etat comme acteur central pour organiser l’effort collectif. Ces nouvelles modalités sont le signe qu’il est possible de s’adapter en situation d’urgence et que la société a les ressources pour se réinventer.

Ces transformations ne peuvent cependant être viables que si elles s’accompagnent d’un changement profond du système actuel. Ce changement doit mener à un nouveau modèle qui respecte les limites de notre planète, qui mette fin au règne des énergies fossiles et qui permette de réduire fortement les inégalités. En revanche, si nous manquons cette occasion et que nous retournons à nos modes de vie antérieurs, l’effet rebond d’après crise risque d’être terrible et de nous faire perdre un temps précieux pour réduire effectivement nos émissions de gaz à effet de serre et limiter le réchauffement global.

A crise mondiale, réponse globale

C’est n’est qu’avec une réponse commune et solidaire que des crises de cette ampleur peuvent être traitées et résolues. Chaque gouvernement doit prendre la mesure de l’urgence et agir en conséquence. Au niveau de l’enjeu climatique, une première étape clé a été franchie lors de la conclusion de l’Accord de Paris, en 2015. Les Etats du monde se sont engagés à maintenir le réchauffement planétaire sous la barre des 2°C, idéalement 1,5°C (par rapport à l’ère préindustrielle). Malgré cela, leurs engagements nous mènent vers un réchauffement moyen de la planète de plus de 3°C [4]. Pire : les émissions mondiales continuent d’augmenter. Cinq ans plus tard, la COP 26 (prévue du 9 au 19 novembre à Glasgow, en Ecosse) est donc un moment charnière pour inciter l’ensemble des Etats, les plus gros pollueurs en premier, à en faire beaucoup plus pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Les négociations climatiques sont cependant mises en danger avec la pandémie : les réunions et sommets de haut niveau sont reportés, l’agenda est incertain et les politiques se désintéressent de l’enjeu, paralysés par la crise sanitaire et les perspectives de crise économique et financière. Les mouvements citoyens et associatifs doivent eux aussi se réinventer pour respecter les mesures de santé publique tout en maintenant une pression haute sur les responsables politiques. Si l’épisode actuel mène à une réduction à court terme des émissions de gaz à effet de serre, celle-ci n’est que le résultat d’une récession dont les impacts économiques et sociaux seront terribles, non d’une transition choisie. Or, cette accalmie ne suffira pas sans de nouveaux engagements climatiques, ambitieux et concrets. Il est crucial qu’une réelle dynamique collective et solidaire se mette en place à Glasgow, ralliant l’ensemble des Etats sous une bannière commune : décarboner l’économie mondiale d’ici la moitié du siècle. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent pour appeler à ce que les plans de soutien à l’économie et de reconstruction post-pandémie soient intégrés à la logique d’un Green New Deal [5].

[3Agence Européenne de l’Environnement : Qualité de l’air en Europe (2019) https://www.eea.europa.eu/publications/air-quality-in-europe-2019

[5Voir notamment Bill McKibben. If We’re Bailing Out Corporations, They Should Bail Out the Planet, The New Yorker, 20/03/2020 et l’étude publiée le 21 mars par l’Institut Veblen : https://www.veblen-institute.org/Resume-des-propositions.html.

Tags: Climat Santé

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